Tout pour nos enfants présente la stratégie gouvernementale relative aux services éducatifs offerts aux enfants de 0 à 8 ans. Dans ce document paru à la mi-janvier 2018, le gouvernement libéral réitère son engagement à poursuivre l’ouverture de nouvelles classes de maternelle 4 ans à temps plein en milieu défavorisé[1] afin de permettre aux enfants, issus de ce type de milieu, d’avoir accès à des services éducatifs et ainsi, d’avoir une «chance équitable de se développer pleinement, de partir du bon pied et de posséder tous les outils pour réussir»[2]. Est‑ce vraiment le cas? Rien n’est moins sûr!

L’équipe de recherche de Christa Japel (professeure au département d’éducation et de formation spécialisées de l’UQAM), subventionnée par le Programme d’actions concertées du gouvernement provincial, a analysé l’impact de la maternelle 4 ans en comparant plus de 300 élèves provenant de milieu défavorisé ayant fréquenté la maternelle 4 ans à temps plein ou à temps partiel[3] au même nombre d’élèves du même milieu socioéconomique qui ne l’ont pas fréquentée[4]. Les différences entre les enfants de ces deux groupes quant à leur préparation à l’école ne sont pas significatives. Le rapport de recherche, paru en mars 2017, démontrait que la qualité de l’environnement éducatif dans les maternelles 4 ans laisse à désirer et que l’apport actuel à la préparation à l’école pour les enfants en milieux défavorisés est négligeable.

Comment miner un projet ayant pourtant de si belles intentions!

En 2013, le ministère de l’Éducation mettait sur pied le projet de maternelle 4 ans à temps plein en milieu défavorisé (TPMD) sur la base du constat que les enfants de ces milieux fréquentent moins les services éducatifs, comme les centres de la petite enfance (CPE), que ceux de familles mieux nanties[5]. Belle intention ! L’implantation des maternelles 4 ans TPMD s’est faite graduellement : 56 classes en 2013, puis 88 en 2015, 188 en 2016 et un ajout de 100 classes à l’automne 2017 pour un total de 288 classes[6]. Un rapport préliminaire d’évaluation effectué en 2015 par le ministère de l’Éducation signalait plusieurs lacunes. Celles-ci sont également soulignées dans le rapport de Christa Japel et dans le rapport de la Commission sur l’éducation à la petite enfance publié en février 2017, à la suite d’une vaste consultation citoyenne et d’experts.

Ces divers avis mènent à la conclusion que les conditions actuelles dans lesquelles se fait l’implantation des maternelles 4 ans TPMD vont à l’encontre de ce qui pourrait réellement aider les enfants issus de milieux défavorisés dans leur réussite éducative.

  • Le matériel pédagogique adapté à des enfants de 4 ans est insuffisant.
  • L’aménagement physique et les équipements dans le local de classe, dans l’école et dans la cour sont inappropriés pour ce groupe d’âge (par exemple: lavabos et toilettes difficiles d’accès, modules de jeux trop hauts)[7].
  • Le ratio enfants de 4 ans par adulte est plus élevé à l’école qu’en service de garde à la petite enfance (18 enfants de 4 ans par adulte à la maternelle et 20 pour les services de garde en milieu scolaire alors que c’est 10 pour les CPE ou garderies et 6 en milieu familial régi[8]).
  • La formation des enseignantes et enseignants n’est pas suffisamment adaptée au préscolaire (seulement deux ou trois cours consacrés exclusivement à l’éducation préscolaire) en comparaison avec celle des éducateurs et éducatrices qui travaillent dans des services de garde à la petite enfance en installation dont la formation technique de trois ans est consacrée en grande partie aux enfants d’âge préscolaire et couvre l’ensemble des dimensions du développement global (ce qui correspond à l’objectif visé par le programme d’éducation préscolaire 4 ans).[9]
  • Un ajout d’une ressource supplémentaire dans la classe (par exemple, personnel formé en éducation spécialisée ou en éducation en service de garde) est prévu, mais le nombre d’heures de présence en classe de ce personnel est jugé insuffisant par les directions d’école et le personnel enseignant.[10]
  • La sélection des enfants pouvant bénéficier de cette mesure se base simplement sur le code postal de résidence, ce qui crée des incohérences et des injustices : certains enfants de familles défavorisées n’y ont pas accès, car n’habitant pas dans un secteur ciblé, alors que d’autres enfants résidant dans un tel secteur sont admissibles même si leur famille est mieux nantie[11]. Par ailleurs, on pourrait ajouter que le fait même de réserver la maternelle 4 ans aux enfants de milieux défavorisés peut leur être préjudiciable de par la non-mixité sociale que cela entraîne et le risque de stigmatisation[12] associé au vocable utilisé pour nommer ce programme.

Dans la Stratégie relative aux services éducatifs pour les 0-8 ans, le gouvernement s’engage à accorder un soutien financier pour l’acquisition de matériel éducatif destiné aux enfants de 4 ans[13]. Toutefois, aucun changement n’est prévu concernant les ratios, le mode de sélection, l’ajout de ressources financières pour adapter l’équipement dans l’école ou la cour, pour améliorer la formation continue du personnel enseignant en éducation préscolaire ou pour bonifier la présence du personnel spécialisé. En fait, le gouvernement poursuit, tête baissée, l’ouverture de nouvelles classes de maternelle 4 ans TPMD dans des conditions contre-productives et reste sourd à ses propres évaluations et aux «données probantes».

La maternelle 4 ans TPMD peut paraître une solution séduisante pour les parents en raison des avantages financiers et pratiques qu’elle représente (par exemple, accessibilité et apparence de gratuité[14]). Elle possède certainement une valeur électorale intéressante pour le parti politique qui met de l’avant un tel programme. En fait, la «valeur ajoutée» qu’elle amène est loin d’en être une pour le principal concerné: l’enfant. De plus, pour ceux fréquentant déjà des services de garde éducatifs de qualité[15], la maternelle 4 ans TPMD est loin d’être une solution idéale dans les conditions actuelles.

Investir dans les CPE en milieux défavorisés ou dans les maternelles 4 ans TPMD?

La maternelle 4 ans à temps plein a été implantée afin de permettre à plus d’enfants de milieux défavorisés de fréquenter des services éducatifs qui leur permettraient d’être mieux préparés pour l’école. Pourtant, les services de garde éducatifs à l’enfance disponibles actuellement peuvent répondre à cet objectif. D’ailleurs, la Loi visant à améliorer la qualité éducative et à favoriser le développement harmonieux des services de garde éducatifs à l’enfance, sanctionnée le 8 décembre dernier, a ajouté à ceux-ci l’obligation de favoriser la réussite éducative, notamment afin de faciliter la transition de l’enfant vers l’école. Dans sa politique de la réussite éducative, le gouvernement inclut les services de garde dans le continuum éducatif. De plus, dans son document Tout pour nos enfants, il reconnaît l’impact positif des services de garde éducatifs à l’enfance en indiquant que ceux-ci fournissent aux enfants les outils nécessaires pour contrer leurs vulnérabilités et les amener à la réussite éducative[16]. D’ailleurs, l’Enquête montréalaise sur l’expérience préscolaire des enfants de maternelle effectuée en 2012 par l’Agence de la Santé et des Services sociaux de Montréal démontrait que les enfants de familles à faible revenu ayant fréquenté un CPE sont trois fois moins susceptibles d’avoir des vulnérabilités dans leur développement que ceux du même milieu n’ayant fréquenté aucun service éducatif[17]. En intervenant auprès des enfants bien avant leur entrée scolaire, les services de garde éducatifs leur permettent de développer les compétences affectives, sociales, langagières, cognitives et motrices essentielles à leur réussite.

Alors, pourquoi ne pas miser sur les centres de la petite enfance (CPE), ouvrir plus de places dans ceux-ci en milieux défavorisés et les rendre gratuits, comme c’est le cas pour l’école? Pourquoi ne pas promouvoir les services de garde éducatifs auprès des familles en milieu défavorisé afin de mieux faire connaître leurs avantages sur le développement de l’enfant? Pourquoi maintenir les conditions actuelles de la maternelle 4 ans TPMD? En privilégiant l’augmentation de la quantité plutôt que l’amélioration de la qualité, le gouvernement Couillard ne fait que jeter de la poudre aux yeux en vue des prochaines élections!

Le comité école et société

On peut contacter le comité école et société par courriel à l’adresse: cesfneeq@csn.qc.ca


[1] Mesure déjà inscrite dans le Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale

[2] Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Stratégie 0-8 ans. Tout pour nos enfants, 16 janvier 2018, p. 5. http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/politiques_orientations/Strate__gie_0-8_ans.pdf

[3] La maternelle 4 ans à temps partiel est disponible dans les milieux défavorisés depuis 1973. Même si l’implantation de telle maternelle a été suspendue en 1997 avec la création des CPE, les écoles qui offraient ce type de maternelle peuvent continuer à le faire. Ces informations proviennent du Conseil supérieur de l’éducation, Mieux accueillir et éduquer les enfants d’âge préscolaire, une triple question d’accès, de qualité et de continuité des services, Avis à la ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport, 2012, p. 6-7, https://www.cse.gouv.qc.ca/fichiers/documents/publications/Avis/50-0477.pdf

[4] Cette recherche visait à vérifier si les enfants qui ont fréquenté la maternelle 4 ans sont mieux préparés que ceux qui ont commencé leur scolarisation à 5 ans. La fréquentation antérieure d’un service de garde ne faisait pas partie des facteurs étudiés. Ainsi, dans les deux groupes, les enfants pouvaient avoir fréquenté auparavant un service de garde. Ces informations proviennent de Christa Japel, Les maternelles 4 ans: la qualité de l’environnement éducatif et son apport à la préparation à l’école chez les enfants en milieux défavorisés, [Rapport de recherche. Programme Actions concertées] mars 2017, pp. 11 et 15. http://www.frqsc.gouv.qc.ca/documents/11326/2801941/PRS_JapelC_resume_maternelle-4ans.pdf/7570c5cb-7256-49ac-9402-56e18b829e22.

[5] Commission sur l’éducation à la petite enfance. Pour continuer à grandir. Rapport, février 2017, p. 26. http://www.aqcpe.com/content/uploads/2017/02/commission-education-petite-enfance-rapport-complet.pdf

[6] Commission sur l’éducation à la petite enfance. 2017, op. cit., p. 6.

[7] Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Rapport préliminaire d’évaluation. Maternelle 4 ans à temps plein en milieu défavorisé, 2015, p. 17, http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/recherche_evaluation/Rapport-preliminaire-maternelle-4-ans.pdf.

[8] MÉLS, 2015, op. cit., p. 22  et Règlement sur les services de garde éducatifs à l’enfance, RLRQ, à jour au 15 novembre 2017, chapitre S-4.1., r. 2, art. 21.

[9] En installation, les deux tiers du personnel éducateur doivent avoir cette qualification. En milieu familial régi, il faut une formation initiale de 45 heures et 6 heures de formation continue par année. Dans les services de garde en milieu scolaire, une attestation d’études professionnelles de 390 heures dans le domaine est exigée. Pour tout ce personnel, une attestation de réussite d’un cours de secourisme adapté à la petite enfance de 8 heures est également exigée.

[10] MÉLS, 2015, op. cit., pp. 9, 17 et 22.

[11] Ibid., p. 6.

[12] Ibid., p. 6.

[13] MÉES, 2018, op. cit., p. 25.

[14] Si l’enfant doit dîner à l’école ou fréquenter le service de garde scolaire avant ou après les classes, des tarifs s’appliquent. Ainsi, la fréquentation des maternelles 4 ans TPMD peut s’avérer plus coûteuse pour les parents que la fréquentation d’un CPE ou d’un service de garde familial accrédité.

[15] Dans l’échantillon étudié par Christa Japel, seulement un enfant sur cinq n’avait pas fréquenté de service de garde avant son entrée en maternelle 4 ans. Ces informations proviennent de Christa Japel, op. cit., p. 10.

[16] MÉES, 2018, op. cit., p. 14.

[17] Il est à noter qu’une telle différence ne se retrouve pas chez ceux ayant fréquenté d’autres types de services de garde, incluant la maternelle 4 ans à temps partiel (il n’y avait pas de maternelle 4 ans à temps plein lors de l’enquête) par rapport à ceux qui n’en fréquentent pas. De plus, pour les enfants de milieu plus favorisé, la fréquentation ou non d’un service éducatif n’influence pas leur préparation à l’école. Ces informations proviennent de Isabelle Laurin, Danielle Guay, Nathalie Bigras et Michel Fournier, Quel est l’effet de la fréquentation d’un service éducatif sur le développement de l’enfant à la maternelle selon le statut socioéconomique? Résultats de l’Enquête montréalaise sur l’expérience préscolaire des enfants de maternelle (EMEP, 2012). Agence de la Santé et des Services sociaux de Montréal, Fascicule 2, mars 2015, pp. 8-9, http://www.dsp.santemontreal.qc.ca/publications/publications_resume.html?tx_wfqbe_pi1[uid]=1935