Militantes et militants pour le droit à l’éducation, travailleuses et travailleurs du milieu de l’enseignement : réjouissons-nous ! À la faveur de la campagne électorale, on parle enfin d’éducation ! Mais on en parle pourtant si tristement. Les maux qui affligent nos réseaux d’éducation sont à ce point endémiques que nous en avons pris l’habitude et que nous abordons la situation avec une sorte de résignation : en se réjouissant du fait que la pénurie soit moins forte que dans les années précédentes ; en inventant des « dispositifs de formation et de mentorat afin de combler les carences en matière de qualification » ; etc.
En pleine campagne électorale, nous sommes plusieurs à tâcher de forcer les partis politiques à prendre des positions fortes en matière d’éducation. Un consensus réclamant des États généraux sur l’éducation s’est imposé, au-delà du milieu syndical, jusqu’aux directions d’établissement, comme la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE) ou l’Association québécoise des cadres scolaires (AQCS).
Toutefois, ce « consensus » peut cacher une « mésentente », c’est-à-dire qu’on dit la même chose, mais qu’on n’entend pas le même sens. En plus d’édulcorer des positions fortes contre la ségrégation scolaire, comme celle du collectif citoyen Debout pour l’école ou encore celle d’École ensemble, avec des positions s’intéressant davantage à un réinvestissement qu’à une réforme du système, les recommandations issues d’une éventuelle Commission des États généraux sur l’éducation pourraient être tablettées, comme celles des États généraux de 1995-1996. Ironiquement, ces recommandations cherchaient déjà à s’attaquer à la ségrégation scolaire alimentée par l’école à plusieurs vitesses:
Voilà pourquoi il nous paraît urgent de mettre un frein à la stratification des écoles primaires et secondaires en s’assurant que la priorité soit accordée à la relance des écoles publiques et que celles-ci demeurent ouvertes à tous les élèves.
Commission des États généraux sur l’éducation, 1996, p.14
À l’époque, les commissaires concluaient que, pour ce faire, il fallait instaurer un moratoire sur l’ouverture d’établissements privés et diminuer progressivement les subventions accordées à ce réseau, avec la possibilité d’une intégration au réseau public pour dans certains cas. Cette proposition n’a pourtant jamais été mise en œuvre.
La position de la FNEEQ et de la CSN depuis plusieurs années, met plutôt l’emphase sur la réunification des écoles en un réseau scolaire commun. L’intégration du réseau privé au réseau public semble d’ailleurs une option plus propice à opérer les changements souhaités sans pour autant précariser les travailleurs et travailleuses du réseau privé. Dans tous les cas, de tels changements demandent des engagements clairs et une vision à long terme de l’école que nous voulons.
Or, en vue des élections, seul Québec solidaire s’est clairement engagé à « créer un réseau scolaire commun ». Le Parti québécois s’approche de cet objectif en proposant « d’offrir à toutes les écoles privées subventionnées d’être financées à 100 % et de devenir alors ‘conventionnées’, ou encore de rester non conventionnées et de perdre progressivement leur financement ». Toutefois, en liant à l’immigration les problèmes de surpopulation dans les classes, ou en proposant une « mixité culturelle » dans les écoles pour combattre un « communautarisme ghettoïsant », il est peu probable que cette intégration du privé dans le public se fasse en fonction des principes inclusifs et émancipateurs que réclame notre mouvement. Les autres partis, quant à eux, défendent le statu quo au nom de la liberté de choix (voir l’article de Radio-Canada). Alors que, pour Christine Fréchette, il n’y aurait « pas vraiment » d’école à trois vitesses, Charles Milliard reconnait son existence, mais refuse « d’abolir l’école privée […] ou les programmes particuliers », et Éric Duhaime payerait directement les parents pour qu’ils choisissent l’école qu’iels veulent « afin de garantir une véritable liberté éducative ».
Ainsi, si le contexte électoral peut présenter certaines occasions pour parler d’éducation, la discussion semble rapidement limitée. Un peu plus de financement ici, un peu plus de soutien là… Paradoxalement, entre le cynisme face à tant de promesses rompues et la résignation qui pousse à s’auto-infliger des budgets austéritaires, on en est venu à rêver petit. Or, l’éducation, comme mission, comme projet de société et comme socle de notre humanité, nous convoque à rêver beaucoup mieux.
La polycrise écologique, sociale, politique et économique dans laquelle nous nous trouvons exige de penser de toute urgence hors de la boite individualiste, capitaliste et managériale. Comment construire un monde respectueux des limites planétaires ? Comment traiter tous les êtres humains dignement dans un monde traversé de conflits armés et de famines ? Comment stopper un génocide ? Comment veiller à ce que les personnes puissent répondre à leurs besoins les plus fondamentaux en toute équité ?
Il ne s’agit pas ici seulement de faire émerger de belles têtes qui trouveront réponse à ces questions complexes, mais aussi de former sur le plan personnel et citoyen des individus qui sauront incarner de telles manières de vivre. En effet, les défis auxquels notre jeunesse fait face sont de si grande ampleur qu’ils peuvent sembler insurmontables. Mais qui sommes-nous pour être découragé∙es, comme nous le demandait Lorraine Guay ? (Guay, L. (2019). Qui sommes-nous pour être découragées? : Conversation militante avec Lorraine Guay de Pascale Dufour | (Écosociété).)
Alors que certain∙es voient l’éducation d’abord comme un levier économique individuel et collectif, nous y voyons un outil de transformation sociale. Il faut donc passer de la réussite scolaire à la réussite éducative, aux sens humaniste et émancipateur du terme (CES, 2022, pp. 44-46). L’éducation offre justement un espace d’incubation, d’exploration et d’expérimentation, où les jeunes et moins jeunes ont l’occasion non seulement de découvrir, mais de créer un monde qu’iels pourront habiter. C’est là la mission d’une éducation véritablement émancipatrice ! Ce sera d’ailleurs l’occasion d’en discuter les 4-5 décembre prochain à l’occasion d’un grand Rendez-vous sur la transformation de la profession enseignante qui se tiendra à Québec !
L’histoire nous rappelle que l’ensemble des droits sociaux, politiques, économiques et culturels que nous avons a été arraché de haute lutte à nos gouvernants dont le souci envers le droit était de préserver leurs privilèges plutôt que de respecter le principe d’égalité aux fondements de la démocratie. À travers les luttes étudiantes, syndicales et citoyennes, les systèmes d’éducation peuvent redevenir un véritable projet collectif. Beaucoup a été fait par celleux qui nous ont précédé∙es, pour rendre accessible des écoles, des cégeps et des universités, mais encore plus reste à faire pour que ces institutions continuent de l’être et deviennent réellement émancipatrices. Ainsi, mais cette fois sans ironie, militantes et militants pour le droit à l’éducation, travailleuses et travailleurs du milieu de l’enseignement : mobilisons-nous !
Le comité école et société
On peut contacter le comité école et société par courriel à l’adresse : cesfneeq@csn.qc.ca
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