« Lorsqu’un professeur capable d’un travail puissamment créateur est assujetti, deux semaines durant, au travail mécanique et abrutissant qui consiste à corriger des épreuves, me traiterez-vous de plaisantin si je vous offre une machine capable de faire le même travail en trente minutes ? »
Azimov (1957)
Le correcteur
D’aucuns affirment que l’intelligence artificielle générative (IAg)[1] serait déjà en mesure, à tout moment, mieux et plus rapidement que les êtres humains, de préparer des cours, des exercices et des examens tout en fournissant des synthèses, suggestions et rétroactions plus objectives, personnalisées et quasi instantanées. En les délestant de diverses tâches chronophages, elle permettrait aux personnes enseignantes d’améliorer leurs performances éducatives.
Son intégration dans les nouvelles technologies favoriserait le développement d’approches pédagogiques innovantes susceptibles de renforcer l’excellence en éducation, elle-même au service de la réussite scolaire. Le système éducatif devrait donc s’adapter à cette nouvelle réalité. Quels rôles y joueraient alors les personnes enseignantes et apprenantes, les connaissances et les diplômes, les établissements ou encore les gestionnaires ? Et comment l’IAg pourrait-elle accompagner l’évolution souhaitable et nécessaire de la société vers un mieux-être individuel et collectif ?
À titre de personnes enseignantes, nous accompagnons quotidiennement nos apprenant·es dans leur parcours éducatif en les invitant à faire preuve de curiosité, d’ingéniosité, d’empathie, de réflexivité, de collaboration, d’esprit critique, etc. C’est d’ailleurs au travers de ce cheminement empli d’essais et d’erreurs que nous prenons conscience de la complexité de notre monde, tant intérieur qu’extérieur, et que nous développons notre capacité à le faire évoluer. La réussite éducative ne peut donc se réduire à la performance scolaire. Elle doit plutôt veiller au développement d’individus conscients de leur potentiel et de leurs limites, susceptibles d’agir en citoyens éclairés, autonomes et responsables, sensibles à la justice sociale et à l’amélioration de leur environnement. Afin de réaliser ce projet commun, nous devrions prendre le temps de mieux nous connaître, de respecter nos rythmes respectifs et d’apprendre ensemble de manière plus holistique. Cela nécessiterait, bien évidemment, de revoir les rôles et responsabilités des personnes gestionnaires, enseignantes et apprenantes, de repenser entièrement le système de découpage disciplinaire, d’évaluation et de diplomation, de réduire la taille des groupes, etc. Or, tant le cadre socio-économique austéritaire que le déficit démocratique dans les processus décisionnels empêchent le système éducatif de se rapprocher de ces objectifs. En effet, comment inclure et réaliser la justice sociale dans un système discriminant et hiérarchique ? Comment s’humaniser et prendre soin de notre environnement dans un système individualiste et capitaliste ?
L’IAg étant issue du système dominant et contrôlée par une oligarchie veillant à ses propres intérêts, il y a peu de chances qu’elle induise cette nécessaire transformation vers une société plus humaine et réellement apprenante. Par ailleurs, le rythme effréné des récents bouleversements technologiques et le nombre croissant de secteurs d’activités affectés par ceux-ci nous empêchent d’en appréhender les impacts à long terme sur notre système éducatif. L’IAg nous étant imposée sans débat public ou contrôle démocratique, il ne reste que peu de place pour l’analyse critique : l’IAg serait neutre et objective; on sera toujours capable d’en réguler le développement; ses avantages surpassent de beaucoup ses inconvénients; on va y gagner en productivité et en créativité; on ne peut pas être contre le progrès; « on ne peut pas remettre la pâte à dents dans le tube ».
Or, si l’IAg n’est pas (encore) consciente, elle est loin d’être neutre. Car elle se nourrit, d’une part, des représentations idéologiques de ses concepteurs, lesquelles se reflètent dans l’orientation de leurs algorithmes et, d’autre part, d’innombrables données numériques, véritable combustible de cette industrie, collectées de manière quantitative et non qualitative, et dont une part toujours plus grande est produite par l’IA. Et si le traitement statistique de ces données tend à reproduire, renforcer et uniformiser les biais et inégalités existantes, la falsification de celles-ci peut influencer, voire sérieusement perturber notre perception de la réalité et donc l’évolution de nos sociétés. En ce sens, comme l’affirme le philosophe Éric Sadin : « L’intelligence artificielle marque l’érosion de notre humanité ». Le dernier Rapport sur le développement humain (PNUD, 2025) complète ce portrait en précisant que l’IAg véhicule effectivement les biais culturels et linguistiques de ses concepteurs et que cela se traduit différemment selon les pays. C’est ainsi que les populations disposant d’un meilleur système éducatif sont nettement plus prudentes quant à leur confiance dans la bonne foi de leur gouvernement ou des concepteurs de l’IA, aux impacts prévisibles de l’IAg sur l’emploi ou sur leur propre vie. D’où l’importance d’investir mondialement dans une éducation soucieuse du développement d’esprits critiques.
Bien souvent, l’IAg est présentée comme « la » solution technologique pour répondre aux problèmes individuels et sociaux de notre temps. Or, comme le précise l’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau, on voit mal comment cette technologie pourrait résoudre les crises actuelles, alors qu’elle semble plutôt contribuer à leur exacerbation. En effet, le technosolutionnisme des promoteurs de l’IAg ne s’intéresse pas à l’humanisation de nos sociétés par l’élimination progressive des tensions et autres conflits idéologiques, la prise de conscience mondiale des urgences environnementales, un réinvestissement du temps ainsi gagné pour s’occuper de nous-mêmes et de nos proches, ou encore, au renforcement de la justice sociale. Au contraire, cette vision totalement débridée et anxiogène de l’usage de l’IAg nous met au risque d’un technofascisme rampant nourri de l’autoritarisme ambiant. Par un effet d’écho, l’essor de l’IAg semble aussi contribuer à une baisse d’intérêt pour les études supérieures. D’une part, la valeur économique de ces diplômes tend à diminuer en faveur de la compétence certifiée. Et d’autre part, tant l’importance des savoirs acquis que l’avenir de certains métiers semblent menacés. Ainsi, une majorité des jeunes de la génération Z remettraient en question la nécessité d’une éducation formelle et ceux d’entre eux qui disposent déjà d’un diplôme universitaire expriment la crainte de devenir obsolètes.
De nos jours, la très grande majorité des personnes apprenantes utilisent régulièrement l’IAg dans le cadre de leurs études. (Université du Québec. (2025). Enquête ERUDIA sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le réseau de l’Université du Québec). Si certains usages semblent favoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap et soutenir les apprentissages (aide à l’écriture ou à la prise de note, traduction et transcription orale de textes, orientation et inscription, etc.), la plupart visent simplement l’amélioration de la performance scolaire (vulgarisation d’un sujet, résumé de documents, synthèse de données, écriture et reformulation de textes, entraînement aux examens, etc.). Par ailleurs, l’IAg permet également de faciliter le plagiat et la triche (photos d’examen soumises en direct, travaux à distance, articles scientifiques, etc.). En priorisant la réussite scolaire et la sélection, le système éducatif en encourage insidieusement les usages visant à gagner du temps et obtenir de meilleures notes sans trop s’impliquer, contribuant ainsi à renforcer ce glissement inquiétant de l’effort pour apprendre, vers la facilité pour performer. Ce délestage cognitif s’accompagne également d’une dépendance accentuée aux IAg, soutenu par les géants du numérique. Comme le précise Marius Bertolucci, maître de conférences en sciences de la gestion : « Les études sont unanimes : notre exposition constante aux IA diminue nos capacités à créer, à apprendre et à penser, altère nos liens sociaux et notre autonomie ». Cette assertion est confirmée d’ailleurs par les sciences cognitives : ce qui ne sert pas s’atrophie. Autrement dit, on risque d’assister, à plus ou moins long terme, à une diminution progressive de la confiance en soi et des capacités de mémorisation, de compréhension de longs textes, de résolution de problèmes complexe, d’analyse critique ou encore de compétences interpersonnelles.
Il devient donc d’autant plus urgent de redonner à l’éducation son rôle essentiel d’accompagnement de la société humaine vers son humanisation. Les systèmes éducatifs souffrent déjà d’un désengagement de l’État au profit du privé, d’une disciplinarisation excessive des savoirs, d’une volonté ferme d’adaptation au marché du travail, d’un déficit démocratique inexcusable et d’un total manque de cohérence à long terme. Une IAg libérée de l’avidité pécuniaire et de pouvoir des promoteurs du capitalisme algorithmique pourrait probablement participer de l’amélioration du système éducatif. Comme le rappelle la sociologue, artiste et cofondatrice du AI Now Institute, Kate Crawford, « les appels invoquant la protection des données, le droit du travail, la justice climatique et l’égalité des races devraient être entendus ensemble. Quand ces mouvements militants interconnectés apprennent à comprendre l’intelligence artificielle, d’autres conceptions de la politique planétaire deviennent possibles ». L’IAg s’inscrit dans la continuité des évolutions technologiques, et, à ce titre, elle devrait faire partie du bien commun. Si envisager sa nationalisation (ou encore, son internationalisation) peut sembler complexe, voire dangereux dans le cadre de régimes autoritaires, il est néanmoins nécessaire de trouver un moyen d’en remettre le contrôle à la société civile, afin de s’assurer que cette dernière puisse en bénéficier en nourrissant ainsi son projet éducatif. En attendant d’arriver à cette solution, il est préférable d’encourager le développement de solutions locales et libres, de versions institutionnelles protégées ou encore l’installation de versions allégées sur les ordinateurs individuels.
Repenser notre système éducatif nécessite, non seulement, de se recentrer sur ses fondements que sont la liberté académique, l’autonomie institutionnelle et la rigueur intellectuelle. Mais il faut également renforcer l’usage et le développement de la métacognition, de la pensée critique et des compétences psychosociales, en privilégiant des approches plus holistiques et en faisant appel à l’intersubjectivité, à la résolution de problème ou encore à la créativité. Peut-être devrions-nous également nous replonger dans les travaux d’Edgar Morin et mettre à jour Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur afin de mieux tenir compte des bouleversements entraînés par l’irruption de l’IAg dans nos vies. Quoi qu’il en soit, nous sommes encore très loin d’une IAg qui accompagnerait l’humanisation de notre société vers un mieux-être individuel et collectif. Et d’ailleurs, l’humanité qu’on connaît à ce jour est-elle suffisamment mature pour cette nouvelle technologie ? A-t-on besoin d’attendre le résultat des recherches à venir quant à l’impact de l’IAg sur notre système éducatif et l’humanité ? Qu’advient-il du principe de précaution ? Et si on prenait le temps d’y réfléchir avant d’agir ?
[1] La notion d’intelligence artificielle générative fait référence à une anthropomorphisation abusive d’une évolution technologique basée sur l’utilisation d’algorithmes permettant notamment d’optimiser l’exploitation des capacités croissantes d’analyse et de stockage de données afin de réaliser des prédictions statistiquement plausibles et de produire d’autres données sous forme de texte, d’image, de son, de vidéo, etc.
Le comité école et société
On peut contacter le comité école et société par courriel à l’adresse : cesfneeq@csn.qc.ca
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